[ 01/01/04 - Contributions - 1 commentaire]
Il y a ceux du dessus dont les meubles sont déplacés bruyamment. Les talons claquent et les portes vagissent.
Il y a aussi ceux du dessous dont les enfants courent en se disputant et en criant, les soirées animées qui débordent jusqu'au petit matin et les sourires crispés lors du ramassage du courrier au rez-de-chaussée.
Mais il y a surtout ceux d'en face, ceux dont on croise les regards sans s'entendre. On repère des jardinières,
une petite bûche achetée au Castorama du croisement, de la bonne terre aux oligo-éléments - comme les bonnes céréales
ultra riches, enrichies en 7 minéraux essentiels qui équilibrent l'organisme et permettent à nos enfants de grandir
convenablement - des rideaux qui s'agencent, un tableau sur le mur d'en face que l'on contemplera en faisant cuire
les pâtes ou en triant la salade.
Inconsciemment, sans bruit, on sait que le dimanche ils se lèvent tard, qu'au moindre rayon de soleil, ils s'attablent sur la terrasse et fument pendant des heures. Des copains peuplent leurs soirées, comme nous, ils sont normaux les gens d'en face. Puis survient un léger changement. On ne sait pas tout de suite de quoi il en retourne. Les jardinière sont vides, on est à l'orée de l'hiver, les rideaux sont toujours là, les copains fument à l'intérieur oui... mais. La démarche féminine n'est plus tout à fait celle d'avant, le pantalon est plus ample, le pull également, elle a abandonné la cigarette, un bonheur inouï se dégage d'elle, plus de fumée, non, un bonheur et à ce moment là, l'inconscient formule l'évidence : elle est enceinte. Fatalement on retourne dans cet état parce qu'on n'oubliera pas. Parce qu'on devient deux dans son corps qui se modifie et qu'on s'en réjouit. Alors, mois après mois, la rondeur s'exprime, les joues grises et les cheveux ternis par le tabac renouent avec la bonhomie de l'enfant. Oui, elle attend un enfant. Du coup, on a oublié les gens du dessous et leurs meubles, leurs talons, leurs portes. Et aussi ceux du dessus avec leurs enfants, leurs soirées et leur politesse contrite.
On se focalise sur ceux qui n'habitent pas la contrée de la résonance et du bruit. On se voit dans un silence respectueux et observateur. Dés le septième mois, l'effervescence est dans l'espace. Un petit lit arrive un matin mobilisant la concierge qui a ouvert toutes les portes d'entrée en grand. On reconnaît la table à langer, le matelas du tout petit, un mobile musical qui apaisera les premières nuits s'éternisant en années... Une nouvelle dimension éclot chez les gens d'en face. On les trouve sympathiques, on stocke des informations qu'on ne veut pas partager. Il y a le sapin aux décorations toutes blanches, qui éclaire la fenêtre et enchante notre regard. Les carreaux qui sont nettoyés courant neuvième mois et on attend le miracle, on guette. La fatigue prend le contrôle de l'épanouissement initial, elle se dit, quelqu'un va arriver. Pourtant la bonne terre des jardinière n'a pas été renouvelée, pas de temps pour ça, le changement s'opère à l'intérieur.
Un matin, on ne voit plus la silhouette féminine, il est là, dans le désordre de l'occurrence d'une situation toute fraîche. Il fume, les copains ne sont pas là, elle non plus. Quelques jours passent et la mage reprend ses droits. On ne voit pas l'enfant, ni la mère tout de suite mais on constate que les grenouillères pendent sur le séchoir et on se dit " ça y est, il est là ! ". Les tenues sont blanches, on ne sait pas tout. Pas d'indice apparent, ni bleu, ni rose, ni dentelle…
Le bébé tête, fait le tour de la pièce tendrement accompagné, est dorloté, bercé pendant des heures. La mère a des gestes
sûrs, elle n'est plus pressée, elle entrouvre la fenêtre pour renouveler l'air tiède, privilégie la pénombre pour
prolonger la matinée d'une nuit difficile.
- Vous avez vu le bébé d'en face ?
- Non pourquoi ?
On ne veut pas partager, ni dire ce que l'on a repéré, à l'égoïsme de soi même, on garde, on jubile du détail et des micro-changements. On est bien.
La vie passe. Les grenouillère grandissent, d'un an à 18 mois car l'enfant pousse, la mère va reprendre son air soucieux et pressé. Un matin on est attristé : le concierge est au courant et a ouvert les portes en grand. Tout le monde pressent, on se dit qu'il s'est passé plus d'une année et que le décor va changer. Une pancarte prend la place des jardinières, de nouveaux locataires vont arriver.
Les gens d'en face ont fait partie de notre vie, ils nous ont donné un bonheur dans l'insouciance de leur quotidien. On a accompagné leurs faits et gestes, non pas par voyeurisme, mais parce que la vie des autres, c'est aussi un peu la nôtre, et qu'en la regardant on s'y attache. On aime les autres parce que dans notre maisonnée, il y a de l'amour aussi et les gens d'en face évoquent ce mélange soulignant le bonheur des humeurs.
Anne-Bénédicte Joly - http://ab.joly.free.fr/
Il est temporairement impossible de poster un commentaire: nos modos sont en vacances. A bientôt;)